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Tendances de la production et de la consommation alimentaires en Afrique subsaharienne : Perspectives de transformation du secteur agricole

par Nicolas Depetris Chauvin, Francis Mulangu et Guido Porto

L’Afrique subsaharienne est la région la plus pauvre du monde. Le revenu réel moyen par habitant en 2010 était de 688 $ (en dollars constants de 2000), comparativement à 1717 $ dans le reste du monde en développement. Au cours des 30 dernières années, la croissance du PIB par habitant en Afrique subsaharienne a été en moyenne de 0,16 % par an. Cet échec de la croissance à long terme a entraîné des niveaux élevés de pauvreté dans la région. On retrouve la même image de stagnation lorsqu’on examine les structures des économies africaines. Dans presque tous ces pays, la production est dominée par le secteur primaire, que ce soit dans l’agriculture ou dans les minéraux. Dans le secteur primaire, l’agriculture se caractérise par une faible productivité avec peu d’applications de la science et de la technologie, et dans le secteur minier, presque toutes les opérations utilisant la technologie moderne sont des enclaves à capitaux étrangers avec peu de liens avec le reste de l’économie. Le commerce extérieur reflète la structure de la production : les exportations sont dominées par les produits de base incorporant peu d’applications de la science et de la technologie, tandis que la majeure partie des produits manufacturés et des services fondés sur le savoir sont importés. Pour la majorité des pays africains, le secteur agricole représente encore une part relativement importante du PIB, mais la productivité du secteur a pris un retard considérable par rapport à celle des autres continents et au potentiel que l’Afrique peut atteindre dans ce secteur. Alors qu’en moyenne l’agriculture emploie 65 pour cent de la main-d’œuvre africaine, elle représente environ 32 pour cent du produit intérieur brut, ce qui reflète la productivité relativement faible du secteur. Pour l’Afrique, la population rurale n’a donc pas pu sortir de la pauvreté principalement parce qu’elle n’a pas réussi à transformer son activité économique de base qu’est l’agriculture. En raison de l’importance du secteur pour les moyens d’existence des pauvres, la Banque mondiale a déclaré dans son Rapport sur le développement dans le monde 2008, consacré à l’agriculture et au développement rural, que le secteur doit être placé au centre du programme de développement si l’on veut atteindre les objectifs du Millénaire pour le développement consistant à réduire la pauvreté extrême et la faim de moitié d’ici 2015.

La littérature regorge d’exemples de transformations agricoles induites par la productivité qui jouent un rôle actif dans la transformation économique en général et font de l’agriculture un important moteur de croissance. Plusieurs études ont montré que l’agriculture a été le moteur de la croissance dans la plupart des pays en développement, la causalité allant de la croissance agricole à la croissance économique dans la plupart des cas, et que même de faibles variations de la productivité agricole ont eu de fortes répercussions sur le taux et la structure de la croissance économique. L’expérience des pays développés, de la révolution verte en Asie et en Amérique latine montre clairement que l’agriculture peut être un moteur de croissance au début du processus de développement et aussi une force importante pour la réduction de la pauvreté. Bien que la croissance agricole ait été le précurseur de l’accélération de la croissance industrielle dans un certain nombre d’économies émergentes comme la Chine, le Brésil et l’Inde, pour l’Afrique subsaharienne, la productivité agricole actuelle est faible et il y a eu de nombreux échecs pour faire avancer l’agriculture.

Au cours des 10 dernières années, l’Afrique subsaharienne (ASS) a connu une croissance économique encourageante d’environ 4,5 % en moyenne, certains pays non exportateurs de pétrole atteignant en moyenne plus de huit pour cent. Malgré ces performances économiques impressionnantes, la transformation agricole a été lente et la croissance plutôt lente. En particulier, la productivité est encore bien en deçà des potentiels de rendement, la mécanisation agricole est faible et en déclin, et l’état de l’industrie agro-alimentaire est encore embryonnaire. Bien qu’il y ait eu des poches de succès dans quelques pays, il est juste de dire que la croissance économique ne s’est pas répercutée sur le secteur agricole. Selon certains auteurs, il est impératif de promouvoir l’agriculture dans les pays en développement au motif que l’industrialisation dépend de l’amélioration de l’agriculture. Si une économie industrielle ne produit pas d’aliments, son expansion augmentera la demande de nourriture, augmentera le prix des aliments par rapport à celui des biens industriels et réduira ainsi les profits (Timmer, 1988). Selon ces auteurs, la croissance économique record que connaissent de nombreux pays d’Afrique subsaharienne sera éphémère si elle ne s’accompagne pas d’une transformation agricole efficace.

D’autre part, d’autres économistes (voir par exemple Dercon et El Beyrouty, 2009) et analystes mettent moins l’accent, sinon dans le développement du secteur agricole, sur ce qu’ils considèrent comme une concentration excessive de la production alimentaire en ASS. Selon eux, il existe un fossé important entre la production et la consommation alimentaires qui se manifeste dans le fait que de nombreux pays à vocation agricole ne fournissent pas suffisamment de nourriture et de nutrition à leur population. Ils critiquent le message principal du Rapport sur le développement dans le monde de 2008 selon lequel investir dans l’agriculture est une condition nécessaire à tout développement. Si la flambée des prix des produits de base indique qu’il faut investir davantage dans l’agriculture, cela signifie nécessairement que l’agriculture est la voie à suivre pour l’Afrique. S’il est vrai que, dans l’ensemble, le monde ne peut pas importer de denrées alimentaires et que l’augmentation de la production est absolument nécessaire, ce n’est pas nécessairement le cas au niveau national. Les pays (en particulier les petits pays) peuvent importer des denrées alimentaires sans trop d’effet sur les prix relatifs et, selon ces auteurs, historiquement, l’autosuffisance alimentaire et la suprématie agricole ne se sont jamais révélées être les caractéristiques déterminantes de la croissance dans le monde.

Ces points de vue divergents sur la pertinence de l’agriculture pour la croissance et le développement impliquent des priorités politiques différentes pour les pays en développement en général et pour l’Afrique en particulier. Cependant, ce débat ne peut être abordé correctement sans tenir compte du fait que l’Afrique subsaharienne est une région aux réalités multiples. Si la sécurité alimentaire et la réduction de la pauvreté sont des objectifs souhaitables, il se peut que certains pays africains y parviennent par des politiques et des investissements hors du secteur agricole. Néanmoins, ce n’est certainement pas le cas pour tous les pays africains. L’augmentation séculaire des prix des produits de base due à la demande croissante des économies de marché émergentes a ouvert une fenêtre d’opportunité pour accroître la production et la productivité agricoles, réduire la pauvreté et améliorer les conditions d’accès aux aliments. Les arguments en faveur d’une concentration sur la transformation agricole dans certains pays africains sont donc très convaincants. Comme nous le verrons plus loin, les performances du secteur agricole en Afrique sont encore insatisfaisantes et le secteur n’a pas pu connaître de résultats comparables à ceux obtenus lors de la révolution verte en Asie. Pour la transformation et le changement économiques des économies africaines, les gains de productivité agricole doivent donc être la base de la croissance économique nationale et l’instrument de réduction massive de la pauvreté et de sécurité alimentaire.

L’objectif de ce document est de contribuer au débat sur le rôle de la transformation de l’agriculture dans le processus de développement et comme moteur pour réduire la pauvreté et améliorer le bien-être général par un meilleur accès aux nutriments en Afrique. Comme nous l’avons mentionné plus haut, l’analyse pour être significative ne peut se faire au niveau du sous-continent, mais en tenant compte de la réalité particulière des différents pays, cultures et bétail. De plus, dans la plupart des cas, les moyennes nationales cachent des réalités infranationales contrastées. Malheureusement, la disponibilité des données et la portée du présent document ne nous permettent pas d’examiner plus à fond les écarts constatés dans les différentes régions des pays étudiés. Pour mieux éclairer le débat, nous passons en revue les tendances de la production alimentaire, de la consommation et du commerce dans un large échantillon de pays d’Afrique subsaharienne en combinant les données macroéconomiques et microéconomiques. Les auteurs ont sélectionné dix-neuf pays pour lesquels des données d’enquête sur les ménages étaient disponibles, à savoir le Bénin, le Burkina Faso, le Burundi, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, l’Ethiopie, la Gambie, le Ghana, la Guinée-Bissau, le Kenya, Madagascar, le Malawi, le Mali, le Nigeria, l’Ouganda, le Rwanda, le Sénégal, la Tanzanie et l’Afrique du Sud. Dans l’analyse des données macroéconomiques, la République démocratique du Congo a également été incluse malgré l’absence d’enquête auprès des ménages.

La section suivante présente les tendances de la production alimentaire. Nous présentons d’abord des données agrégées de production pour l’alimentation, l’élevage et la pêche en Afrique subsaharienne, suivies d’une analyse par pays des rendements des cultures vivrières. Cette section analyse également les rendements des cultures de rente et les compare à ceux d’autres pays en dehors de l’Afrique. Le but de cette discussion est d’informer les lecteurs sur la dynamique alimentaire en ASS, c’est pourquoi cette discussion sera plutôt descriptive. Nous étudions également les tendances de consommation alimentaire exprimées en kilocalories (kcal) par personne et par jour. Il s’agit d’une variable clé utilisée pour mesurer et évaluer l’évolution de la situation alimentaire mondiale et régionale. L’analyse des données FAOSTAT montre que l’énergie alimentaire a augmenté en Afrique subsaharienne, mais pas régulièrement et pas assez rapidement. Cette section passe également en revue les tendances du commerce des denrées alimentaires aux niveaux régional et national, en indiquant les pays qui ont des excédents alimentaires et ceux qui ont des déficits alimentaires. La section se termine par une évaluation du lien entre la production alimentaire et l’offre de protéines au niveau national.

La section 3 de ce document présente les preuves microéconomiques de la production et de la consommation alimentaires à l’aide d’enquêtes auprès des ménages. Nous utilisons les données pour répondre à quatre questions :

  • a) Quelle part de leur revenu les ménages consacrent-ils à l’alimentation ?
  • b) Dans quels produits alimentaires dépensent-ils leurs revenus ?
  • c) Quel est le montant des revenus provenant des ventes agricoles ?
  • d) Quelles sont les sources de revenus agricoles ?

Compte tenu de la richesse des informations disponibles provenant des enquêtes auprès des ménages, une annexe distincte a été créée où, pour chaque pays, nous présentons des tableaux sur (a) la part des dépenses alimentaires (achats et autoconsommation), les produits manufacturés, les services et autres dépenses, (b) les dépenses alimentaires classées en céréales (avec quelques détails), fruits et légumes (avec quelques détails), légumineuses, huiles et graisses, poisson, viande, autres denrées de base, et autres denrées non alimentaires, d) Parts du revenu agricole classées en céréales (avec quelques détails), fruits et légumes (avec quelques détails), légumineuses, huiles et graisses, poisson, viande, autres aliments de base et autres aliments non alimentaires. Toutes les données sont présentées pour l’ensemble de la population et pour chaque quantile, en distinguant les ménages urbains des ménages ruraux.

La dernière section du document traitera des implications politiques des tendances observées en matière de production et de consommation alimentaires. En particulier, nous soulignerons l’importance de poursuivre une profonde transformation du secteur agricole en Afrique subsaharienne si l’on veut augmenter les revenus et atténuer les problèmes de sécurité alimentaire.

Avant de poursuivre notre analyse, il est important d’apporter une clarification importante. L’accent que nous mettons dans ce document sur la transformation de l’agriculture et l’augmentation subséquente de la productivité agricole ne signifie pas que nous ne reconnaissons pas la complexité du concept de sécurité alimentaire ni la nécessité d’une définition et d’une approche multidimensionnelles. Nous considérons l’augmentation de la productivité agricole comme une condition nécessaire mais non suffisante pour atteindre la sécurité alimentaire à long terme en Afrique subsaharienne.

Tendances de la production et de la consommation alimentaires en Afrique subsaharienne Perspectives de transformation du secteur agricole

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