L’accaparement des terres agricoles brésiliennes par l’université Harvard est un désastre pour les communautés et un avertissement aux spéculateurs

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Le monde est en train de sombrer dans les profondeurs d’une nouvelle crise économique. La dernière en date, provoquée par l’effondrement du secteur financier, a entraîné une ruée mondiale sur les terres agricoles. Fonds de pension, boutiques de capital-investissement et milliardaires ont cherché à se protéger des marchés boursiers en chute libre en spéculant sur ces actifs qualifiés de ressources naturelles. Les grands acteurs de ce secteur, comme le directeur du fonds de pension américain TIAA1 et le plan de pension national de la Suède, ont investi des centaines de millions de dollars dans de nouveaux fonds spécialisés dans les terres agricoles. Mais parmi les nombreuses sociétés financières qui se sont soudain intéressées à la terre agricole, aucune ne s’est montrée aussi agressive que le fonds de dotation de 40 milliards de dollars US de l’Université de Harvard.

Durant la période de huit ans qui a suivi la crise de 2008, Harvard a consacré plus d’un milliard de dollars à amasser un portefeuille mondial de terres agricoles couvrant près d’un million d’hectares aux États-Unis, au Brésil, en Europe de l’Est, en Afrique du Sud, en Nouvelle-Zélande et en Australie. La stratégie d’investissements agricoles de Harvard l’a entraîné dans certaines des situations les plus conflictuelles de la planète en matière de terre et d’environnement.

Le Brésil a été la cible favorite de Harvard. Pour acheter des terres agricoles brésiliennes, Harvard a établi trois structures offshore qui fonctionnent via trois opérateurs agro industriels brésiliens différents. En 2016, ces trois structures avaient amassé plus de 40 propriétés rurales d’une superficie d’environ 405 000 hectares, ce qui représente deux fois la taille de toutes les terres agricoles de l’État américain du Massachussetts (voir Structure des opérations agricoles de Harvard au Brésil).

Structure des opérations agricoles de Harvard au Brésil

Les transactions foncières de Harvard au Brésil ont été orchestrées via trois structures distinctes impliquant trois opérateurs locaux.2

Insolo

Le magnat brésilien des pièces automobile, Ivoncy Ioschpe, aurait pris conscience du potentiel financier de l’agriculture dans le Cerrado en 2000. Il commence alors à acheter des terres agricoles dans l’État du Piauí (au nord du pays) et retient les services d’un groupe d’agronomes locaux qui avaient formé une société appelée Insolo, afin de convertir ces terres en énormes plantations de soja et de coton. En 2008, Ioschpe rachète Insolo, en confie la direction à son fils Salomão et transforme la société en un instrument permettant de faire passer l’argent du Fonds de dotation de Harvard dans l’acquisition de grandes parcelles de terre dans l’État du Piauí. Cette société, qui s’appelle aujourd’hui Insolo Agroindustrial S/A, appartient pour 95,8 % à Harvard, par le biais de sa société de gestion de fonds Phemus Corp et de diverses filiales dans l’État américain du Deleware et au Brésil. Entre juin 2008 et juin 2016, Harvard a injecté au moins 138,7 millions de dollars dans Insolo Agroindustrial S/A, lequel a acquis au moins six fermes couvrant plus de 115 000 hectares dans l’État du Piauí. De juin 2009 à juin 2017, Harvard a aussi versé à une société liée au groupe Ioschpe 3 millions de dollars par an en honoraires de consultation pour « services d’investissement » et 4 millions de dollars entre juin 2017 et juin 2018.

Gordian Bioenergy (GBE)

Gordian Bioenergy, connu sous le nom de GBE, est une société de capital-risque dirigée en partie par l’homme d’affaires gréco-brésilien Diomedes Christodoulou, ancien PDG des opérations sud-américaines d’Enron, ainsi que par plusieurs de ses anciens collègues d’Enron : Roberto Hukai, John Novak et Steven Madrid. En 2007, Christodoulou et son équipe partent à la recherche d’investisseurs aux États-Unis et en Europe pour soutenir un projet de plantation de canne à sucre et de raffinerie d’éthanol d’une valeur de 150 millions de dollars américains qu’ils projettent d’établir au Brésil. Ils entrent en relation avec le fonds de dotation de Harvard et les deux parties créent une structure d’entreprise gérée par une société des Îles Caïmans destinée à acheminer l’argent de Harvard dans ce projet. GBE et sa filiale Terracal procèdent alors à l’acquisition de terres agricoles dans la ville de Guadalupe et aux alentours dans l’État du Piauí. C’est là qu’ils avaient l’intention de mettre en place leur projet de canne à sucre ainsi qu’une ferme de production de tomates à grande échelle. Des terres sont aussi achetées dans les États voisins pour des projets similaires de grandes plantations. Entre juin 2008 et juin 2015, Harvard a transféré plus de 246 millions de dollars américains à GBE pour l’acquisition de terres agricoles.

Granflor/Caracol

Avant son entrée en agriculture au Brésil, Harvard avait investi dans l’exploitation forestière. Certaines de ses transactions ont été orchestrées par deux hommes d’affaires brésiliens du secteur forestier, Romualdo Maestri et Victor Hugo Silveira Boff, cofondateurs de la société Granflor Agroflorestal. En 2008, Harvard et ces deux hommes d’affaires établissent la société Caracol Agropecuaria, dans la ville brésilienne de Porto Alegre. Cette société, détenue à 100 % par Harvard par le biais de filiales enregistrées dans l’État américain du Delaware, reçoit entre juin 2008 et juin 2016 plus de 60 millions provenant de Blue Marble Holdings, la société de gestion de fonds de Harvard, pour acquérir des terres agricoles, principalement dans l’État de Bahia. Pendant cette même période, Maestri et Silveira Boff semblent avoir reçu, par le biais de leur société Mb – Gestão e Projetos, plus de 10 millions de dollars de Harvard pour leurs services d’investissement.

Le pari qu’a fait Harvard sur la terre agricole au Brésil s’est avéré un désastre financier pour le fonds de dotation. L’Université a dû réduire de manière dramatique la valeur de son portefeuille de ressources naturelles qui a perdu 1,1 milliard de dollars en 2017 et elle se démène actuellement pour essayer de trouver des acheteurs pour ses propriétés agricoles.3 Les dernières déclarations de revenus et les registres fonciers disponibles indiquent qu’un petit nombre de ses propriétés brésiliennes a déjà été vendu.

Les transactions foncières brésiliennes ont été particulièrement désastreuses pour les communautés rurales vivant dans les zones où Harvard a acheté des terres. En septembre 2018, le Rede Social de Justiça e Direitos Humanos et GRAIN ont sorti un rapport sur les violations des droits humains perpétrées dans certaines des fermes brésiliennes appartenant à Harvard et sur les manquements à la diligence raisonnable de l’Université.4 D’autres enquêtes et rapports issus d’organisations non gouvernementales ont confirmé nos conclusions. Depuis, des leaders de communautés du Brésil et des étudiants et des professeurs à Harvard ont demandé à l’Université de prendre des mesures pour remédier à la situation. Mais les administrateurs et les gestionnaires de fonds de Harvard ont gardé le silence et refusé de réagir.

Nos récentes enquêtes de terrain au Brésil montrent que la situation n’a pas changé et semble même s’aggraver. De plus, on a appris récemment que Harvard a acheté davantage de terres agricoles au Brésil qu’on ne l’avait estimé précédemment et que ses activités sont liées à d’inquiétants niveaux de déforestation et de feux de forêt dans le Cerrado brésilien (la savane la plus riche du monde en biodiversité), ce qui n’est pas sans entraîner des conséquences sévères pour la crise climatique.5 (voir carte des acquisitions de terres agricoles de Harvard au Brésil)

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Le fonds de dotation de Harvard se décrit lui-même comme un « investisseur à long terme » et prétend vouloir « être un bon intendant de la terre [qu’ils] possèdent et gèrent. »6 Nos recherches montrent que l’Université a totalement failli à son engagement de respecter ses propres directives. L’Université peut encore rectifier la situation, mais cela impliquerait d’arrêter la vente de ses terres brésiliennes, de les rendre aux communautés concernées et de payer des réparations. C’est ce que réclament les étudiants de Harvard et les communautés brésiliennes concernées.

Les autres fonds de dotation ou les fonds de pension qui cherchent à acheter de la terre agricole pour répondre à la crise économique actuelle devraient prendre acte de tout ceci. La résistance à l’accaparement des terres s’est en réalité intensifiée ces dix dernières années au Brésil comme dans le reste du monde.7 Les sociétés financières qui prennent le risque de répéter la manœuvre de Harvard en matière de terre agricole vont se brûler les doigts.

Établir les coûts

« Nous vivions de la pêche et de l’agriculture. Je me souviens encore de l’odeur du riz quand nous le récoltions. Mais aujourd’hui nous ne pouvons plus rien faire pousser ».

Ce sont les mots prononcés en octobre 2019 par un habitant d’Arthur Passos, une communauté rurale de l’État du Piauí, dans le nord-est du Brésil.8 Il y a dix ans, cette communauté a été reconnue officiellement comme quilombola, une communauté d’Afro-descendants jouissant de protections spéciales selon la loi brésilienne, ce qui leur a permis de démarrer une procédure destinée à garantir de manière officielle un titre de propriété pour leur territoire. Mais en 2013, cette procédure a été brutalement interrompue.

Une société importante, appartenant au fonds de dotation de Harvard, est arrivée et s’est saisie de toute la zone entourant les maisons des villageois. Cette société, Terracal – filiale d’une autre société appartenant à Harvard, Gordian Bioenergy – a érigé une clôture de 17 km de long et engagé des gardes pour empêcher les gens de rentrer. Désormais les habitant d’Arthur Passos ne pouvaient plus chasser, pêcher, faire leurs cultures, faire paître leurs bêtes ni ramasser des fruits, des plantes médicinales ou du bois de chauffage, comme ils l’avaient toujours fait.

Terracal avait défriché les forêts et s’apprêtait à mettre en place un énorme projet de plantation irriguée sur 45 000 hectares. Vers la fin 2015, cependant, Harvard a soudainement laissé tomber le projet et annulé une promesse de 350 millions de dollars d’investissement. L’Université a donné l’ordre à ses directeurs brésiliens de vendre la propriété le plus rapidement possible.9

Il semble que Harvard n’ait pas encore trouvé d’acheteur et les terres sont en friche depuis cinq ans. Le seul signe de la présence de la société, ce sont les gardes qui sont là pour empêcher les villageois, que la société qualifie de « squatteurs », de retourner sur les terres qu’ils attendent désespérément de pouvoir cultiver à nouveau.

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Panneau et barrière d’entrée des terres du Piauí appartenant à Harvard indiquant que les villageois d’Arthur Passos et des autres communautés ont interdiction d’entrer pour chasser, pêcher ou ramasser du bois. – Crédit : Daniela Stefano/Rede Social de Justiça e Direitos Humanos

La communauté de Baixão do Aleixo dans l’état voisin de Bahia, situé au nord-est, est dans une situation similaire : La filiale de Harvard, Terracal, s’est installée sur leur territoire en 2010, après avoir acheté à une riche famille brésilienne le titre contesté d’une vaste parcelle de terre. Depuis, un conflit très tendu oppose Terracal et les villageois qui utilisent cette terre pour faire paître leurs bêtes depuis des générations.10

La tactique employée par la société a été sans scrupules. Selon les villageois, des personnes à la solde de la société leur ont offert des pots-de vin, ont monté délibérément les uns contre les autres, et usé de violence pour menacer et intimider les gens.

« Nous observions la situation, en nous demandant d’heure en heure quand nous allions être tués », dit l’un des villageois. « Un jour nous étions juste là dans cette maison et une voiture est passée pleine d’hommes armés. Ils se sont arrêtés et ont fait des marques sur le sol. »

Les communications entre Harvard et ses directeurs brésiliens, rendues accessibles grâce à une plainte déposée auprès du tribunal du travail par un ancien employé de Terracal, montre que Harvard était conscient du conflit avec les villageois locaux sur sa propriété de Bahia. Quand en 2017 les directeurs principaux du fonds de Harvard sont informés par le directeur des opérations brésiliennes que des « invasions » avaient lieu sur leur propriété de Bahia, la vice-présidente (Risque juridique) Pamela Egleston, demande « et qu’est-ce que vous faites pour les déloger ? » Et le directeur des opérations brésiliennes répond : « Nous faisons des choses…Nous parlons au gouvernement. Nous faisons ce que nous faisons toujours, vous voyez ? »

Les gens de Baixão do Aleixo n’ont jamais cessé de lutter pour défendre leurs terres. Ils ont porté l’affaire en justice et protesté contre chaque tentative de la société pour utiliser les terres.

Et pendant tout ce temps, Harvard s’est efforcé de trouver un acheteur pour ces propriétés et d’autres que Terracal a achetées en son nom. L’Université n’a apparemment pas l’intention de cultiver ces terres ; elle veut juste les garder vides jusqu’à ce que la vente soit conclue.

Le naufrage de Harvard

« Le problème est là. Ce qui me terrifie c’est que nous n’avons presque plus d’argent ; il n’y a plus d’argent. Chaque fois que Vitório nous fait son rapport, on voit apparaître de nouvelles dépenses. Là nous avons une femme à qui nous devons plus de 300 000 reais parce qu’elle a été licenciée durant sa grossesse. Nous avons en plus cinquante mille dus à je ne sais trop qui… Je ne sais pas ce qui va encore nous tomber dessus. Notre argent est presque épuisé. Diomedes, qu’est-ce qui va se passer l’an prochain quand nous n’aurons plus d’argent ? Oh je t’en prie, je suis terrifié. Je détiens 99% de ce projet. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je n’en dors plus. Et je pense qu’il faut qu’on réfléchisse tous à trouver des astuces pour réduire les coûts là où c’est possible et en même temps vendre tout ce que nous pouvons, dans les meilleures conditions. Au point où nous en sommes, je ne crois vraiment pas qu’un chevalier blanc va arriver et nous payer des sommes incroyables pour nous racheter tous nos investissements offshore et nous effacer de la carte. Diomedes, mais qui donc va accepter de s’embarquer dans une aventure pareille ? »

Voici ce que disait Colin Butterfield, directeur des investissements en ressources naturelles pour le fonds de dotation de Harvard à Diomedes Christodoulou, directeur de Gordian Bioenergy (GBE) qui fut l’architecte de ce ruineux projet de terres agricoles brésiliennes pour l’Université. Harvard aurait perdu 150 millions de dollars, rien qu’avec un des projets agricoles vendus à l’Université par GBE dans l’État brésilien du Piauí.11

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Rencontre entre le gouverneur du Piauí, Wellington Dias (là gauche) et Diomedes Christodoulou, directeur de Gordian Bioenergy, en janvier 2018 – Crédit: @siteantigo.pi.gov.br. – Andre Oliveira

Christodoulou, un ancien directeur d’Enron, a réussi à convaincre les gestionnaires de fonds de Harvard de financer un projet d’acquisition de vastes parcelles de terre agricole dans des coins éloignés du Cerrado brésilien à des fins d’agriculture industrielle. La tête du projet, sous l’égide de Gordian Bioenergy et de sa filiale brésilienne Terracal, était organisée en un réseau complexe d’entreprises opérant via des paradis fiscaux, comme les Îles Caïman, l’État américain du Delaware et l’Île de Man.12

Organigramme de GBE.

En l’espace de cinq ans, GBE et Terracal ont acquis plus de 30 fermes dans cinq États du nord-est du Brésil, couvrant une superficie totale de 168 000 hectares, soit deux fois celle de New York City.

En 2019, un ancien employé de Terracal a attaqué GBE et Harvard en justice et déposé un document de plus de 2 000 pages de correspondance entre les cadres et les directeurs de Harvard et des différentes entreprises impliquées dans le projet. Le document offre un rare éclairage sur les rouages internes de ce fonds de Harvard qui brasse 40 milliards de dollars.

Le document indique clairement que Harvard était au courant des conflits avec les communautés locales qui vivent aux alentours de ses fermes. Il montre également que Harvard était parfaitement conscient qu’une grande partie des terres achetées étaient couvertes de forêt native et que la transformation de ces terres en grandes plantations provoquerait une intense déforestation. Ainsi les cartes d’une expertise de la propriété de Bahia près de Baixão do Aleixo réalisée pour Harvard par Deloitte montrent que le domaine est entièrement recouvert de végétation native.

L’expertise réalisée par Deloitte de la ferme Boqueirao de Harvard dans l’État de Bahia établit que la ferme (délimitée en rouge) est « entièrement couverte de végétation native. » Comme le montre la carte, la grande majorité de cette zone est couverte de forêt sèche, typique de la région (la Caatinga arbórea), et quelques zones de moindre superficie sont couvertes d’une savane moins arborée. Pour agrandir, cliquer sur l’image

Et pourtant, dans ces plus de 2 000 pages de documents et de correspondance, rien n’indique que les gestionnaires de fonds de Harvard se sentent le moins du monde concernés par les conséquences de leurs transactions foncières pour les communautés locales ou l’environnement. La seule préoccupation de Harvard semble être de vendre ses propriétés le plus vite possible à tout acheteur prêt à y mettre à peu près le prix demandé.

Une récolte toxique

Terracal n’est pas la seule entreprise utilisée par Harvard pour acquérir des terres agricoles au Brésil. Deux autres opérations, ont été gérées séparément par d’autres sociétés brésiliennes : l’une via Caracol Agropecuária et l’autre via Insolo Agroindustrial.

Caracol a acquis quelque 100 000 hectares de terre dans l’État de Bahia mais n’a pas encore commencé à les exploiter. La propriété est en proie à des conflits fonciers de longue date et le procureur de l’État est en train d’examiner des accusations selon lesquelles la société de Harvard n’est pas le propriétaire légitime. En octobre 2019, cependant, Caracol a reçu des autorités de l’État l’autorisation de défricher plus de 5 000 hectares de forêt native sur son domaine à des fins agricoles.13

Insolo est géré par une famille brésilienne d’hommes d’affaires qui est devenue l’un des plus grands propriétaires terriens du Piauí au cours des deux dernières décennies. Certaines des terres qu’Insolo a acquises pour Harvard et que la société exploite actuellement sont situées près des montagnes de Quilombo and Riozinho – près des communautés de Salto, Morro d’Água et de l’implantation [assentamento ] de Rio Preto.

En octobre 2019, le Rede Social de Justiça e Direitos Humanos a interrogé les villageois locaux sur les conséquences qu’ont sur leurs communautés les fermes appartenant à Harvard et les autres grandes plantations de la région. L’un des problèmes principaux était l’importance de l’usage des pesticides et des autres intrants chimiques pulvérisés sur les terres par tracteur et par avion. Les pesticides s’infiltrent dans la communauté, affectent les maisons et polluent la nourriture produite, rendent les gens malades et abiment leurs récoltes. Et comme les fermes sont situées sur les hauts-plateaux, les pesticides polluent également les ressources aquatiques dans les vallées.

« Pendant toute la saison des pluies [d’octobre à avril] l’eau des hauts-plateaux descend et remplit nos rivières d’agrotoxines », déplore un villageois. « C’est l’eau que nous consommons. Ici nous n’avons ni puits, ni eau courante ; on prend l’eau de boisson dans la rivière et on boit donc toutes les agrotoxines qui descendent dans la vallée. »

« L’eau devient toute boueuse, elle sent mauvais, » explique un autre villageois. « Dans notre rivière locale, on voit les petits poissons qui flottent, morts, sur la surface. Avant, je ne voyais pas de petits poissons morts. Quand on va pêcher de nos jours, si on y va le matin, cela nous prend jusqu’à midi pour attraper un petit poisson. Il n’y a plus de poisson dans la rivière à cause du poison. »

Pour les villageois, leurs sources d’eau se tarissent aussi parce que les fermes de Harvard et les autres grandes fermes de la région utilisent des grands systèmes d’irrigation à pivot central.

« Il y avait une ferme ici à côté de la ferme Galileia, gérée par Insolo. Elle a défriché 10 000 hectares de forêt, puis asséché deux zones humides », raconte un villageois. « Avant, nos bêtes ne pouvaient pas traverser les zones humides parce qu’elles s’y seraient embourbées, mais maintenant elles paissent au milieu du marécage. Ça a commencé il y a environ sept ans. Aujourd’hui, il n’y a de l’eau que pendant la saison des pluies. La déforestation s’est arrêtée au bord des deux marécages. La ferme Galileia se trouve juste au bord des deux zones humides et nous craignons qu’ils ne se mettent maintenant à creuser un puits pour y prendre plus d’eau. »

Les registres fonciers indiquent que Harvard a vendu la ferme Galieia en 2017 au groupe agro-industriel brésilien Grupo Peteca, mais il semblerait que les autres terres acquises dans cette zone via Insolo appartiennent toujours à Harvard.14

La même histoire se répète au sein de la municipalité de Santa Filomena, dans un autre endroit du Piauí où Insolo exploite d’autres fermes pour Harvard. Les gens de la communauté de Baixão Fechado se plaignent que les fermes de Harvard les ont privés des terres qui servaient traditionnellement à faire paître leurs troupeaux et que les systèmes d’irrigation employés dans les plantations de Harvard assèchent leurs sources d’eau.

« Avant les fermes, les gens utilisaient le Cerrado pour faire paître leurs bêtes et il y avait aussi plus d’eau. Mais maintenant tout ça, c’est fini » regrette un villageois.

Des crimes environnementaux de plus en plus évidents

Plusieurs enquêtes récentes ont également exposé les liens entre les acquisitions de terres agricoles de Harvard et la déforestation à grande échelle du Cerrado brésilien.

Le Cerrado est la savane la plus vaste et la plus riche en biodiversité du monde. C’est une réserve vitale pour le dioxyde de carbone qui est aussi le “berceau des eaux” où la plupart des grands systèmes fluviaux brésiliens prennent leur source. Mais ces dernières années, il est devenu la principale frontière de l’expansion des grandes plantations industrielles au Brésil. Au cours des dix dernières années, cette région a subi une déforestation 50 % plus sévère que l’Amazonie et a perdu ainsi plus de 10 millions d’hectares du couvert arboré natif.

Grâce à des images satellite, Chain Reaction Research a pu examiner la déforestation dans les fermes de Harvard entre 2000 et 2017. Cet organisme a trouvé qu’au moins 53 117 hectares ont été défrichés durant cette période, une superficie équivalente à 625 fois le campus de Harvard à Cambridge, au Massachussetts.15

Une grande partie de la déforestation qui touche le Cerrado est due aux incendies délibérément allumés par l’agrobusiness pour agrandir ses holdings. On a observé l’an dernier une forte augmentation de ces feux par rapport aux années précédentes, ce que beaucoup attribuent au ferme soutien du gouvernement (qui venait d’être mis en place) de Jair Bolsonaro pour l’agrobusiness. Entre août et septembre 2019, le nombre d’incendies dans le Cerrado a augmenté de 78 %, dévastant 22 989 hectares.16

Des recherches menées par by AidEnvironment ont établi que les fermes de Harvard coïncident avec les zones du Cerrado qui ont été soumises à une forte concentration d’incendies de forêt en 2019. Elles ont également trouvé la preuve de nombreux incendies au sein même de certaines des propriétés de Harvard.17 Cette réalité a été confirmée ultérieurement lors de visites de terrain organisées par le Rede Social de Justiça e Direitos Humanos en octobre 2019 dans les territoires des communautés.

Les villageois d’Arthur Passos pensent que les incendies ont été délibérément provoqués, pour les empêcher d’entrer dans la zone. Ceux de Baixão Fechado sont moins certains de l’origine des incendies, mais ils sont très clairs sur la question : la situation liée aux incendiés a empiré depuis que l’entreprise de Harvard, Insolo, a commencé à cultiver les terres dans cette zone.

Preuves relatives aux incendies de la Fazenda São Pedro, l’une des propriétés faisant partie de la vaste exploitation agricole de Harvard à Guadalupe, dans l’État du Piauí, octobre 2019 – Crédit : Daniela Stefano/Rede Social de Justiça e Direitos Humanos

« La réserve forestière Galileia [d’Insolo] a entièrement brûlé. Dans la réserve qu’ils avaient laissée, dans les basses terres, tout est brûlé, » déplore un des habitants de Baixão Fechado, faisant référence à la partie de la propriété de Harvard que l’entreprise était dans l’obligation légale de protéger en tant que réserve et de ne pas défricher pour y faire des cultures. « je ne sais pas s’ils ont mis le feu eux-mêmes, volontairement, ou si le feu est venu d’autre part…. Chaque année, il fait de plus en plus chaud et quand un incendie démarre, on ne peut plus en venir à bout. » Certains des habitants proches des fermes d’Insolo, affirment que l’usage lourd des pesticides contribue également à exacerber les dommages causés par les incendies.

Harvard va-t-il accepter une part des responsabilités ?

En octobre 2019, Altamiran Lopes Ribeiro, un défenseur des terres de la région du Cerrado affilié à la Commission pastorale de la terre (CPT) s’est rendu à l’Université de Harvard pour parler aux étudiants et aux professeurs des conséquences des transactions foncières de Harvard sur les communautés où il travaille.

« Ces accaparements de terres tuent les rêves de notre peuple, » a déclaré Ribeiro. « Nous devons condamner cette idée que les agissements de Harvard sont un moyen de garantir l’avenir de l’Université. C’est un mensonge. Il nous faut intensifier nos efforts pour mettre fin à ces investissements qui financent l’accaparement des terres au Brésil et ailleurs dans le monde ».18

Au cours des dernières années, Harvard a réduit de manière dramatique l’échelle de ses investissements fonciers destinés à l’agriculture ou à l’exploitation forestière. En janvier 2020, il a vendu ses fermes australiennes à une autre société de Boston, le Hancock Agricultural Investment Group, pour 120 millions de dollars.19 Il semble également être en train d’envisager la vente d’un projet de vignoble controversé dans la vallée de Cuyama en Californie.20 Cependant, en janvier 2020, Harvard a aussi pris une participation majoritaire dans la plus grande entreprise de production d’avocats du monde, Westfalia, qui possède des plantations en Afrique du Sud, au Mexique, au Chili, au Pérou et aux États-Unis. L’Université a fait bien attention de souligner « l’engagement pour une gestion environnementale durable » de Westfalia, mais ce nouvel investissement indique clairement que l’Université est une fois de plus sur le marché des terres agricoles et des grandes plantations.21

Harvard doit mettre fin à ses investissements agricoles destructeurs et aller beaucoup plus loin. L’Université doit rendre la terre aux communautés et leur offrir une compensation pour la destruction de leurs forêts et de leurs ressources en eau qui ont été empoisonnées par les pesticides et autres intrants chimiques. Si Harvard veut pouvoir se conformer à ses propres directives d’investissement, il doit arrêter d’essayer de vendre ses terres brésiliennes et rendre les terres aux communautés concernées, en payant des réparations pour les dommages occasionnés. Et finalement Harvard doit reconnaître que la terre agricole doit rester entre les mains des petits agriculteurs qui produisent la nourriture pour les marchés locaux et que les plantations en monoculture que promeut l’Université sont une cause majeure de changement climatique et de déforestation. Harvard doit se positionner clairement et arrêter d’acheter de la terre agricole au Brésil et dans les autres pays.

C’est ce que réclament déjà les étudiants de Harvard, eux qui sont censés être les bénéficiaires du fonds de dotation. Dans une déclaration publiée en août dernier, les étudiants condamnaient le fonds de dotation comme « un vol de terres d’une ampleur gigantesque » et exigeaient que l’Université prenne des mesures immédiates pour résoudre tous les conflits fonciers associés à ses propriétés foncières actuelles et garantir que les communautés concernées reçoivent une compensation adéquate pour les dommages subis.22

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1 Site Internet de la coalition consacré aux pressions exercées sur TIAA pour les faire se retirer des forêts et des terres agricoles : https://www.stoplandgrabs.org/en-us/

2 Pour plus de détails voir le rapport de GRAIN et du Rede Social de Justiça e Direitos Humanos, “Un milliard de dollars de Harvard dans un fiasco lié aux terres agricoles,” 6 septembre 2018: https://grain.org/fr/article/6014-un-milliard-de-dollars-de-harvard-dans-un-fiasco-lie-aux-terres-agricoles

3 Michael McDonald, “Harvard Endowment Hit by $1 Billion Natural Resources Writedown,” Bloomberg, 26 octobre 2017: https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-10-26/harvard-endowment-hit-by-1-billion-natural-resources-writedown?sref=5DzaVjJc

4 GRAIN et le Rede Social de Justiça e Direitos Humanos, “Un milliard de dollars de Harvard dans un fiasco lié aux terres agricoles,” 6 septembre 2018: https://grain.org/fr/article/6014-un-milliard-de-dollars-de-harvard-dans-un-fiasco-lie-aux-terres-agricoles

5 Friends of the Earth US, GRAIN, National Family Farm Coalition, Rede Social de Justiça e Direitos Humanos, “Harvard and TIAA’s farmland grab in Brazil goes up in smoke,” 18 octobre 2019: https://grain.org/e/6339

6 Les directives de Harvard pour l’investissement durable dans les ressources naturelles sont disponibles ici http://www.hmc.harvard.edu/content/uploads/2019/11/NR-Sustainable-Investing-Guidelines.pdf [en anglais seulement]

7 Voir par exemple le site Internet [en anglais] de la campagne internationale pour empêcher les sociétés financières d’investir dans es terres agricoles et les forêts : https://stoplandgrabs.org/en-us/

8 Ces entretiens avec des habitants du village d’Arthur Passos et d’autres communautés concernées par les transactions foncières de Harvard dans les États du Piauí et de Bahia ont été faits par le Rede Social de Justiça e Direitos Humanos en octobre 2019. Pour la sécurité des personnes interrogées, leur identité n’est pas indiquée.

9 Les informations de ce rapport concernant les communications internes de Harvard sont tirées de documents fournis à la Cour brésilienne du droit du travail de la Région1, dans le cadre du procès de Ricardo Jose Melo de Moura Junior versus Harvard Management Company et al., qui a démarré le 15 mai 2019.

10 Pour plus d’informations sur ce procès et d’autres cas discutés dans ce rapport, voir GRAIN et le Rede Social de Justiça e Direitos Humanos, “Un milliard de dollars de Harvard dans un fiasco lié aux terres agricoles, 6 septembre 2018: https://grain.org/fr/article/6014-un-milliard-de-dollars-de-harvard-dans-un-fiasco-lie-aux-terres-agricoles

11 Michael McDonald and Tatiana Freitas, “Harvard Blew $1 Billion in Bet on Tomatoes, Sugar, and Eucalyptus,” Bloomberg, 1er mars 2018: https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-03-01/harvard-blew-1-billion-in-bet-on-tomatoes-sugar-and-eucalyptus?sref=5DzaVjJc

12 La structure complète des opérations est détaillée dans les documents fournis à la Cour brésilienne du droit du travail, Région 1, dans le cadre du procès de Ricardo Jose Melo de Moura Junior versus Harvard Management Company et al., qui a démarré le 15 mai 2019.

13 Instituto Do Meio Ambiente E Recursos Hídricos – Inema, Portaria N 19.388, 22 octobre 2019.

14 Tiré d’informations compilées par AidEnvironment (octobre 2019), avec des bases de données de l’INCRA.

15 CRR, “Foreign Farmland Investors in Brazil Linked to 423,000 Hectares of Deforestation,” 17 décembre 2018: https://chainreactionresearch.com/report/foreign-farmland-investors-in-brazil-linked-to-423000-hectares-of-deforestation/

16 Roland Hughes, “Amazon fires: What’s the latest in Brazil?” 12 octobre 2019: https://www.bbc.com/news/world-latin-america-49971563

17 Friends of the Earth US, GRAIN, National Family Farm Coalition, Rede Social de Justiça e Direitos Humanos, “Harvard and TIAA’s farmland grab in Brazil goes up in smoke,” 18 octobre 2019: https://grain.org/e/6339 [en anglais]

18 Voir les tweets d’ActionAid USA https://twitter.com/ActionAidUSA/status/1186339824812331011 et la vidéo mise en ligne par Divest Harvard https://www.facebook.com/divestharvard/videos/altamiran-lopes-ribeiro-and-divest-harvard/945744579132305/

19 Ellen M. Burstein and Camille G. Caldera, “Harvard Management Company invests in Avocados, Sells Other Natural Resource Assets,” Harvard Crimson, 22 janvier 2020 : https://www.thecrimson.com/article/2020/1/22/hmc-invests-in-avocado/

20 La filiale de Harvard, Brodiaea, a récemment soumis des plans au Comté de San Luis Obispo County et à celui de Santa Barbara pour demander un ajustement du tracé des parcelles, divisant ses 7 000 acres en cinq parcelles, ce qui suggère qu’elle se prépare à vendre.

21 Ellen M. Burstein and Camille G. Caldera, “Harvard Management Company invests in Avocados, Sells Other Natural Resource Assets,” Harvard Crimson, 22 janvier 2020 : https://www.thecrimson.com/article/2020/1/22/hmc-invests-in-avocado/

22 Divest Harvard, “As the Amazon burns, we call on Harvard to cease its investment in farmland,” 23 août 2019: https://farmlandgrab.org/29115

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