L’agriculture traditionnelle est engagée en un « contrat » non écrit avec son environnement socio-économique : assurer la subsistance propre du producteur et générer des surplus de production permettant d’échanger avec les autres branches d’activités économiques. On peut noter au passage que l’appellation agriculture dans les économies développées s’applique à une gamme d’activités bien plus large que dans la plupart des pays du Sud, qui eux, continuent encore à gérer séparément les diverses productions primaires : exploitations agricoles, élevage,pêches, sylviculture, etc. Non que l’intégration ou la combinaison de ces activités ne se rencontre pas de plus en plus chez les mêmes exploitants. Mais sur les plans technique et culturel1, les sociétés rurales, caractérisées universellement par leur aversion de la rupture, ont dû sécréter patiemment de telles spécialisations comme prix de leur équilibre dans l’environnement physique,économique et historique. Les institutions de l’administration nationale ont ainsi davantage dû s’adapter aux systèmes ruraux traditionnels, que l’inverse.

Le mal-être rural africain d’aujourd’hui

En tout état de cause, dans les pays d’Afrique sub-saharienne où les ruraux représentent encore souvent une large majorité de la population, il devient de plus en plus difficile pour l’agriculture traditionnelle de réussir le « contrat social inter-branches » évoqué plus haut. Cela tient, entre autres, à la convergence d’un faisceau de phénomènes contemporains, dont:

  • le déséquilibre technologique s’approfondissant entre villes et campagnes du continent, et entre Nord et Sud de la planète ;
  • la monétarisation croissante de l’économie, y compris dans les zones les plus reculées du monde, avec un flux croissant d’échanges internationaux ;
  • et l’extension rapide de l’urbanisation sans réelle maîtrise, rongeant l’espace rural et sa base matérielle de production, et propageant des modes de vie de plus en plus extravertis (ce qui,pour nombre de pays en développement, signifie une plus grande vulnérabilité à l’influence des importations d’articles et de techniques).

Il est tentant, en ces temps où la défense de l’environnement est un thème mobilisateur pour de très grandes institutions dans le monde entier, de sacrifier à une certaine imagerie néo-rousseauiste exhortant le continent noir à fuir le modèle de la civilisation industrielle au profit d’un supposé humanisme agraire des millénaires passés. Mais l’évocation des phénomènes précédents interdit de valider cette thèse : l’Afrique a obligation de contribuer à construire et à utiliser l’édifice collectif du génie humain, dans les mêmes conditions de dignité et de responsabilité que les autres régions et peuples du monde. Dans cette optique, la mise à niveau de l’Afrique rurale est un objectif clé.

Les défis énergétiques à relever

Pour accroître sa production, développer sa compétitivité économique et améliorer son propre cadre de vie, le paysan traditionnel africain doit commencer par «s’énergifier», c’est-à-dire se doter de ressources,techniques et comportements énergétiques appropriés. Les besoins spécifiques ruraux d’énergie pour produire et pour promouvoir un environnement productif concernent principalement :

  • La chaleur nécessaire pour sécher ou cuire des denrées alimentaires, forger ou réparer des outils aratoires, chauffer ou griller des substances et objets divers. L’énergie requise pour ce faire ne s’obtient plus simplement du bois de feu ou du charbon de bois, hier ramassé par la ménagère ou l’artisan derrière l’enclos familial. Les combustibles ligneux représentent désormais un vrai bien marchand, collecté massivement à des heures,voire des jours de marche du village. Au fil des décennies, l’usage de déjections du gros bétail(bœufs ou dromadaires) ou de certains résidus agricoles (pailles, tiges et autres coques) comme combustible est passé de l’exclusivité pour populations isolées (cas d’éleveurs nomades du Sahara ou des confins sahéliens) au rang d’alter-native ordinaire pour des communautés sédentaires rurales ou semi-urbaines.
  • Le froid: Réfrigérer et congeler comptent sans doute parmi les applications énergétiques les plus pertinentes et les plus attirantes pour l’habitant des pays chauds, tant pour ses besoins domestiques que dans son activité professionnelle. Les conditions tropicales rendent en effet problématique le stockage des denrées saisonnières et périssables. Pour rafraîchir de l’eau ou conserver au frais divers produits, on a recours ici à des enceintes frigorifiques primitives, basées sur l’évaporation naturelle de l’eau imbibant leur paroi. Au mieux, l’outre en peau de chèvre ou le bidon métallique emmailloté dans du tissu humide procurent un abaissement de température de l’ordre d’une dizaine de degrés Celsius. Quant à la glace naturelle, les seules occasions qu’ait le villageois sub-saharien d’en voir et d’en toucher sont les orages de grêle, très rares, redoutés et fascinants. Or les exigences d’échanges des temps modernes imposent de plus en plus de recourir à des quantités appréciables de froid artificiel. La pêche artisanale destinée à approvisionner des marchés urbains en développement et le petit commerce alimentaire (boissons, crèmes, etc.)comptent parmi les tout premiers secteurs demandeurs de glace. Suivent l’élevage, pour la production de lait et d’œufs, ainsi que la conservation de médicaments et vaccins vétérinaires.
  • Le confort climatique: Le bâtiment rural traditionnel est caractérisé par sa relative spontanéité et sa dispersion. Toutes les sociétés traditionnelle sont conçu et appliqué certaines règles pratiques de climatique passive, adaptées à leurs conditions locales. Cependant, à cause de la croissance démographique générale et de la contraction de l’espace unitaire d’habitat et de travail, l’architecture éco-climatique subit un recul plus ou moins marqué, souvent plus pour des raisons de résistance, de fonctionnalité ou de mode esthétique que d’économie ou de disponibilité physique : les matériaux rustiques locaux s’effacent devant les éléments de construction industriels,les formes et dimensions s’alignent sur des standards défendus par des corporations récentes de la construction et de l’équipement. À stylen ouveau, besoin nouveau : le ciment, le fer et la vitre, tout en chassant le fragile banco et le bois putrescible, invitent tôt ou tard à l’aération forcée,en attendant la climatisation active ou l’humidification artificielle.
  • L’énergie mécanique pour travailler la terre,transporter des personnes ou des objets, puiser ou pomper de l’eau, battre ou moudre des céréales,etc. s’évalue encore exclusivement en nombre de bras-jours ou accessoirement d’heures d’attelage dans bon nombre d’exploitations paysannes ou d’ateliers ruraux africains. Du fait de leur archaïsme, plusieurs outils et techniques manuels d’ici ne permettent du reste que des performances nettement inférieures à celles observées ailleurs avec des éléments analogues. L’identification du travailleur rural, surtout féminin, à sa seule puissance musculaire conduit à une immobilisation aliénante et à une sous-valorisation de l’énorme potentiel créatif de la main-d’œuvre disponible.
  • L’électricité: Limitée actuellement à l’éclairage, à l’écoute de la radio et à la télévision, la consommation d’électricité rurale tend à s’étendre dans certaines zones à l’alimentation du matériel agricole léger (électro-pompes, moulins, décortiqueuses, pulvériseurs portatifs, etc.). Le champ des applications est largement fonction du taux d’électrification rural de chaque pays.

Comment transformer le paysage énergétique rural

Les stratégies et politiques énergétiques aptes à soutenir un développement rural durable peuvent se baser sur les 3 axes suivants :

  1. Promotion de l’utilisation rationnelle des sources et technologies d’énergies traditionnelles ;
  2. Facilitation de l’accès des paysans aux énergies modernes ;
  3. Intégration de l’énergification dans une optique d’accroissement de la valeur ajoutée locale.

Les politiques traduisant la mise en œuvre de ces stratégies énergétiques s’appuieront sur les groupes d’actions suivants :

Mobiliser le potentiel local de ressources énergétiques traditionnelles et améliorer les techniques qui y sont liées.

Les populations rurales devraient bénéficier de l’appui des États et de leurs autres partenaires pour maîtriser des modes de gestion rationnelle des ressources ligneuses locales : contrôle des zones et modalités d’abattage des arbres, amélioration des techniques de carbonisation, rationalisation du transport et de la vente du bois de feu, du charbon de bois, etc.

Il y a également lieu de développer le parc national de bétail de trait dans les zones d’élevage, ce qui inclut la systématisation de l’élevage intensif et du dressage de certaines espèces ainsi que l’organisation de métiers connexes (bourrelier,maréchal-ferrant, etc.). Le séchage naturel amélioré et la bio-conservation de denrées agricoles devront être encouragés en solution d’attente dans les aires à forte production saisonnière en ce qui concerne certains fruits, légumes et denrées animales (autoconsommation et marchés de proximité).

Diffuser des systèmes énergétiques intermédiaires et modernes

Simultanément à la diffusion de foyers améliorés à bois et à charbon de bois, de meules de carbonisation adaptées et de systèmes de traction animale se substituant aux équipements manuels ancestraux, le milieu rural aura avantage à domestiquer d’autres technologies intermédiaires, ayant fait la preuve de leur adéquation à des contextes proches de ceux d’Afrique. En effet, des digesteurs à biogaz, des éoliennes ou des aqualiennes de pompage, des kits ou microsystèmes d’électrification solaire, des moteurs et groupes électrogènes à carburant d’huile végétale, des séchoirs artisanaux et semi-industriels,etc. peuvent rendre des services très appréciables à l’exploitant rural.

Dans un nombre croissant de pays, il est question d’utiliser, pour la cuisson, du pétrole lampant (du reste déjà fort répandu pour l’éclairage en campagne) ou du gaz butane (ce qui est beaucoup plus récent). Encore faudra-t-il que ces combustibles soient de prix abordable à la distribution et que des équipements adaptés à leur utilisation soient disponibles. Des bouleversements d’habitudes culinaires sont peut-être à venir, allant dans le sens d’une réduction des temps de cuisson des aliments, ou de l’adaptation populaire aux aliments précuits ou pré-congelés… tout au moins à l’usage de certaines couches urbaines.

La mécanisation et la motorisation graduelles des activités agricoles sont engagées depuis des décennies dans certains pays africains, souvent sous l’impulsion d’entreprises publiques ou étrangères ciblant des produits déterminés. C’est le cas des principales spéculations alimentant les exportations vers l’Europe ou l’Amérique : coton, cacao, café, etc. Toutefois, une demande potentielle importante de motoculteurs, batteuses, décortiqueuses, moulins et autres égreneuses est susceptible de se concrétiser pour un très grand nombre d’exploitations agricoles et d’ateliers ruraux privés. Le dimensionnement technique, le financement et l’organisation du mode d’exploitation de tels équipements devront faire l’objet d’une analyse et d’un suivi permanents, qui associent organiquement les institutions publiques et privées agissant dans les secteurs du développement rural, de la petite industrie et de l’énergie.L’électrification rurale sera à développer d’abord comme outil d’amélioration du cadre de vie, puis comme moyen de promotion de la production. Les premiers watts heures au village iront en effet, pour d’évidentes raisons financières, aux priorités sociales et culturelles : alimentation de lampes, de téléviseurs,de transistors, de réfrigérateurs médicaux. Pourra suivre la production de force motrice ou de puissance industrielle pour des machines de ferme ou d’atelier.Rechercher les couplages énergie-développement durable Le paysan, exploitant individuel ou coopérateur, sera bien mieux armé pour négocier face à ses partenaires économiques locaux et étrangers s’il peut lui-même :

  • ajouter de la valeur à sa production, par des transformations élémentaires, avant de la porter sur les marchés urbains ou extra-nationaux,
  • et recycler dans son environnement général les extrants matériels et financiers de sa production(récupération de résidus, réinvestissement d’équipement et de formation).

Ce constat plaide ainsi pour l’identification,l’organisation et le développement de filières porteuses, et pour la promotion des formules intégrées.Selon les zones, les spéculations agricoles, les traditions associatives existantes, il sera pertinent d’adopter les stratégies suivantes :

  • créer ou renforcer des unités de production artisanale ou semi-industrielle : conserveries de fruits et légumes, fabriques de viande séchée, de poisson congelé, de farines de céréales ou de tubercules, de fibres textiles égrenées, etc…
  • assister les organisations de producteurs et opérateurs ruraux dans la rationalisation des circuits de collecte, de transport et de distribution des productions agricoles brutes ou semi-transformées ;• et encourager la constitution et le développement de groupements d’intérêt économiques pour la récupération, le traitement et le réemploi de déchets végétaux et animaux : effluents de biogaz fermier, briquettes combustibles.

L’ensemble des transformations décrites ici appellera évidemment des actions d’accompagnement concertées de formation, d’organisation du crédit et de communication.

Impact et enjeux de l’énergification agricole

En termes microéconomiques, l’impact attendu de l’énergification rurale combinera entre autres :

  • l’accroissement du niveau de maîtrise de l’eau,induisant à son tour la sécurisation de la production et du revenu du paysan ;
  • la maîtrise accrue du calendrier annuel d’activités rurales ;
  • et la réduction des inégalités de développement entre villes et campagnes de même qu’entre provinces du même pays.

En termes macroéconomiques, l’énergification des campagnes,en accroissant les volumes de production agricole,améliorera la situation de tous les autres grands agrégats sectoriels, notamment :

  • l’industrie : Le développement de l’agro-artisanat et de l’agro-industrie stimulera les échanges intérieurs entre régions et entre producteurs nationaux.
  • l’emploi : Du fait de l’extension permise de la durée effective de l’année agricole, liée à la meilleure maîtrise de facteurs clés de production tels que l’eau d’irrigation et la capacité de stockage des denrées, une proportion significative de travailleurs devrait pouvoir rester ou même revenir en campagne.
  • le commerce extérieur : La balance des échanges extra-nationaux pourra enregistrer une nette amélioration du fait des valeurs ajoutées nationales.Quelques retombées spécifiques :Pour les entreprises énergétiques, d’immenses marchés sont à réaliser. Pour ne prendre que les seuls pays du CILSS, les taux de desserte démographique en électricité et en gaz n’atteignent pas à ce jour le seuil de 20 %. Cela signifie que,pour les compagnies concernées par ces deux produits, il n’est pas exclu de tabler sur un doublement, voire un triplement virtuels de leur chiffre d’affaires à moyen terme.

Pour les terroirs villageois, la mise à disposition de l’énergie et le recyclage des effluents industriels contribueront à accroître l’offre locale de biomasse et à stopper les tendances environnementales adverses (reverdissement,suppression des pollutions). Par la création de micro-pôles de dynamisme économique, l’énergification rurale contribuera à asseoir la décentralisation engagée dans la plupart des pays africains concernés.

Enfin, pour les villes africaines et pour les pays développés d’autres continents, un effet indirect d’envergure résultant de l’énergification rurale se traduira probablement par la réduction des flux migratoires qui posent aujourd’hui des problèmes cruciaux d’urbanisme, d’emploi et de relations diplomatiques.

Conclusion

Au-delà de simples considérations sectorielles, une multitude de partenaires nationaux et extérieurs ont des intérêts convergents à promouvoir la production et l’utilisation d’énergies au bénéfice des sociétés rurales en Afrique.

En appui aux ménages et entreprises des campagnes du continent, les pouvoirs publics et l’ensemble des partenaires au développement (agences de coopération,institutions de financement, ONG, collectivités décentralisées) devraient toujours prendre en compte la question de l’énergie dans l’élaboration et la mise en œuvre des programmes de développement rural.Les enjeux économiques, environnementaux et politiques justifient que des moyens soient mobilisés pour favoriser aux échelons local, national et mondial, grâce à des systèmes énergétiques adaptés, l’émergence et la consolidation rapides d’activités rurales intégrées,porteuses de développement durable.

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