agriculture familiale afrique ouest mondialisation

par Jean-François Bélières, Pierre-Marie Bosc, Guy Faure, Stéphane Fournier, Bruno Losch

1. Introduction: comment appréhender les recompositions en cours ?

L’agriculture en Afrique de l’Ouest fait face à un double défi : produire plus et mieux pour répondre à la croissance des besoins alimentaires et en particulier approvisionner les villes ; assurer des revenus et donc des emplois à la population rurale afin de réduire les flux migratoires et de lutter contre les inégalités et la pauvreté qui concernent d’abord les campagnes.
Comme toutes les agricultures du monde, et à l’exception de quelques complexes agricoles et agro-industriels de type capitaliste, les agricultures ouest-africaines sont d’abord familiales. Le discours politique dans plusieurs pays de la région tend à opposer de plus en plus une agriculture productiviste dotée de moyens de production à fort contenu en capital et intégrée aux marchés, voire à certaines firmes, et des agricultures familiales plus «c l a s-s i q u e s», relevant d’un modèle général commun et qui seraient présentés apriori moins efficaces économiquement, moins aptes à affronter les contraintes et à profiter des opportunités du nouveau contexte économique et institutionnel issu du processus de mondialisation.
Les producteurs agricoles correspondent à une grande variété d’exploitations agricoles, caractérisée par des différences importantes et souvent croissantes, notamment en terme de superficies disponibles et de moyens techniques, avec dans certains cas le recours privilégié voire exclusif à la main-d’œuvre salariée et un niveau d’investissement élevé. La question de la sécurisation foncière, tout comme celle de la pérennité d’accès aux autres facteurs de production, se pose à l’évidence différemment selon les situations concrètes et justifie la prise en compte des importantes recompositions en cours dans la structure même des agricultures africaines. Ainsi, selon nous, la question centrale que doivent aujourd’hui affronter les politiques agricoles est celle de la gestion d’une segmentation progressive des agricultures ouest-africaines. En effet, les écarts sont croissants et voient l’émergence d’une minorité d’exploitations, fortement dotée en facteurs de production et en capital social, évoluant vers une logique d’entreprise et la production de biens agricoles exclusivement destinés au marché, qui s’oppose à une agriculture plus «traditionnelle», à cheval entre logiques d’autoconsommation et de marché, avec des dotations en facteurs plus inégales et plus fragiles
En forçant le trait, les politiques libérales post-ajustement auraient même tendance à renforcer et cristalliser ce dualisme, la première catégorie relevant naturellement de tout l’arsenal des incitations liées à la promotion du secteur privé, la seconde relevant au contraire des mesures de lutte contre la pauvreté. Mais le développement d’entreprises agricoles «modernes et performantes » constitue-t-il une réelle solution aux besoins ?
Aujourd’hui en Afrique, la priorité se résume-t-elle à la production de biens agricoles ? L’agriculture n’a-t-elle pas aussi un rôle éminent à jouer en matière de gestion des ressources naturelles et de préservation de l’emploi?
Quel sera le devenir des exploitations marginalisées et des populations qui en vivent, faute de secteurs d’activités alternatifs, sachant qu’en 2000, 60% de la population active du continent africain etait encore agricole, soit 195 millions de personnes (Losch, 2002).
Il existe donc un défi majeur en termes de politiques publiques et de dispositifs d’appui rénovés, mieux à même de prendre en compte ces« grandes masses », la réalité du nouvel environnement international et ses conséquences sur les secteurs agricoles nationaux. Et, dans cette perspective, les agricultures familiales sont probablement les mieux dotées pour s’adapter à la mondialisation grâce à leur flexibilité et leur capacité d’adaptation.

1.1 Retour sur quelques définitions

Mendras (1976) oppose le paysan et l’agriculteur sur quelques critères discriminants permettant de définir des idéaux-types et notamment : l’autonomie relative des collectivités paysannes par rapport à la société englobante qui les domine ; l’importance de l’autosubsistance chez les paysans, alors qu’elle tend à disparaître chez les agriculteurs ; une prégnance du groupe domestique dans l’organisation du travail avec une faible spécialisation des tâches chez les uns et une tendance à la spécialisation des tâches chez les autres, renforcée par l’influence prépondérante des techniques et du marché. Ces divergences peuvent être résumées dans le tableau 1.
Tableau 1 : Caractéristiques comparées entre deux idéaux-types
paysan agriculteur afrique
Il n’est pas facile de caractériser les agricultures africaines d’aujourd’hui en référence à ces idéaux-types. En effet la grande majorité d’entre elles reposent sur le groupe domestique pour la mobilisation du travail, avec un recours au travail salarié – très variable – mais qui, hormis dans les formes d’agriculture d’entreprise, reste complémentaire par rapport au travail familial. Les tâches sont plus ou moins spécialisées selon les systèmes de production mais, de manière générale, il est rare d’observer une spécialisation qui exclut toute autre production ou toute autre source de revenu para ou extra-agricole. En ce qui concerne la relation au marché, le temps des économies autarciques – qui dans les faits n’a jamais existé – est révolu et de nos jours toutes les unités de production sont à des degrés divers, mais le plus souvent fortement, reliées aux mécanismes de l’échange. Depuis les pasteurs sahéliens qui vendent leur bétail dans les pays du golfe de Guinée jusqu’aux producteurs de cacao ivoiriens qui se retrouvent en prise directe avec les multinationales de l’agroalimentaire, peu échappent aux lois de l’économie marchande par la vente de leurs produits ou de leur travail comme moyen de compléter les revenus de la famille. De plus en plus, les systèmes de production agricoles évoluent vers des systèmes d’activités complexes, à l’origine d’une palette de revenus composite, basés tant sur des activités agricoles que non agricoles et surtout le développement des transferts familiaux liés au rôle croissant et souvent majeur des migrations.
Par rapport aux idéaux-types de Mendras, la très grande majorité des agricultures africaines se situe donc dans un « entre-deux » où il est aussi difficile de parler de paysans que d’agriculteurs au sens où ce dernier les définit.
Ces observations nous conduisent à préciser ce que nous entendons paragriculture familiale (Lamarche, 1991 et 1994), concept qui nous semble pertinent pour aborder les évolutions actuelles des agricultures ouest-africaines. L’agriculture familiale correspond à une forme de production qui se caractérise par le lien structurel particulier existant entre les activités économiques et la structure familiale. Cette relation influe sur le processus de décision, c’est à dire sur le choix des activités, l’organisation du travail familial, la gestion des facteurs de production et la transmission du patrimoine (Cirad-Tera, 1998). Ce type d’agriculture, qui fournit la majeure partie de la production agricole mondiale, revêt une place centrale dans les pays « des Suds » dans la mesure où il joue un rôle essentiel en matière d ’ emploi .Afin de tenir compte de la diversité des formes d’organisation sociale et des situations locales africaines, le recours au pluriel s’avère toutefois nécessaire ; nous parlerons donc des agricultures familiales.
Par rapport à cette définition, la notion de « producteur rural » renvoie à une réalité beaucoup plus hétérogène qui inclut d’autres formes de production. Un producteur se caractérise en effet par la mise en œuvre d’une fonction de production – pour le marché de manière implicite – sans préjuger de l’organisation que prend cette production. On peut en effet être producteur en étant propriétaire des moyens de production et des résultats sans être directement impliqué dans le procès de production lui-même, ni résider forcément en milieu rural, et sans que l’unité familiale soit impliquée dans les activités agricoles (grâce au recours à des formes de métayage ou de salariat). Tout comme il est possible d’être producteur sans terre en ayant recours par la location de parcelles. L’utilisation de l’appellation « producteurs ruraux » peut donc, selon nous, induire des confusions ou du moins amener à mettre sur le même plan des agents économiques fort inégalement dotés en moyens de production et avec des stratégies d’action largement différentes .
Elle ignore le clivage entre le chef d’exploitation familiale impliqué directement avec son ménage dans la production et le chef d’entreprise, parfois absentéiste du lieu de production, se préoccupant surtout (éventuellement par une gestion déléguée) du rendement de son patrimoine et de son capital investi.

1.2 Une différenciation induite et accélérée par la libéralisation

Le processus de libéralisation engagé en Afrique sub-saharienne (ASS) depuis la fin de la décennie 1980 se traduit par des changements structurels profonds dans la configuration des agricultures africaines3qui peu-vent induire un accroissement des inégalités entre les différentes catégories d’acteurs au sein du secteur agricole et/ou entre les acteurs de la production eux-mêmes.
La croissance des asymétries entre les différents agents du secteur agricole découle directement du désengagement des États et du mouvement inter-national de fusions-acquisitions parmi les firmes de l’industrie et du négoce, qui se traduisent par l’émergence de macro-acteurs privés dans les filières agricoles africaines et d’un rapport de force défavorable aux opérateurs locaux.
Au niveau de la production, l’environnement plus concurrentiel pour l’accès aux facteurs de production (capital et terres), la fin des “encadrements”de la production, la présence plus affirmée des firmes internationales, l’appui ciblé des bailleurs de fonds expliquent l’émergence d’une minorité d’opérateurs agricoles ou agroalimentaires privés nationaux, fréquemment positionnés sur les segments d’exportation spécialisés (par exemple fruits,produits maraîchers) ou dans les filières liées à l’approvisionnement urbain(aviculture, élevages porcin et ovin). Ces opérateurs ont généralement une base rurale mais bénéficient le plus souvent de conditions particulières qui ont permis un processus initial d’accumulation accéléré (notamment sur le plan foncier) : appartenance à des réseaux économiques et politiques, accès privilégié à l’information stratégique (interface fréquente avec les firmes,bailleurs et banques) ; accumulation dans le secteur extra-agricole et réinvestissement dans l’agriculture.
L’émergence de cette « agriculture d’entreprise » issue des recompositions économiques est suffisamment palpable et tangible pour qu’elle soit perçue comme un enjeu – en ce qu’elle préfigure un nouveau modèle agricole – par les organisations professionnelles qui sont en cours de structuration au niveau national et sous-régional. Elle pourrait préfigurer une dualisation possible de l’agriculture africaine,à l’instar de l’évolution latino-américaine, entre un petit secteur compétitif, « moderne et inséré dans les marchés » et une grande masse de ruraux marginalisés et poussés vers le secteur social (c f. Losch, 2002).
Ce mouvement est accompagné et renforcé par les bailleurs de fonds internationaux et les nouveaux credo de l’aide publique au développe-ment (APD) qui combinent plusieurs options, non sans ambiguïtés. De façon dominante, les mécanismes de l’aide impliquent un traitement différencié des différents types d’agents économiques, selon leur compétitivité potentielle (ou espérée !) avec – comme déjà évoqué – d’un côté la promotion de l’entreprise privée et de l’autre la lutte contre la pauvreté.Certains bailleurs ne semblent cependant pas renoncer à la possibilité d’une modernisation des agricultures familiales.
Une inflexion est cependant notable par rapport au registre des décennies antérieures. En effet, alors que l’époque coloniale et la période post-indépendances avaient été marquées par une idéologie de la modernisation passant par la promotion de nouvelles structures de production destinées à devenir les moteurs du changement économique et «c u l t u r e l» de l’agriculture – avec des succès très mitigés et beaucoup d’échecs –certains programmes s’attachent aujourd’hui à l’amélioration de la structuration interne et de l’environnement de l’agriculture.

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